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Assurance Commerce

Travaux voisins et dégâts sur un commerce

Risques et prévention en commercePar 7 min de lecture

Travaux voisins et dégâts sur un commerce

Un chantier s’installe à côté de votre boutique et, quelques semaines plus tard, des fissures apparaissent sur vos murs, la poussière a sali votre vitrine et une partie de votre marchandise, ou des vibrations ont endommagé du matériel fragile. Le commerçant se retrouve alors face à une question simple en apparence mais complexe en pratique : qui doit réparer ce préjudice ?

Cet article explique la marche à suivre une fois le dommage constaté : sur quel fondement juridique agir, contre qui, et comment mobiliser votre propre assurance pendant que la responsabilité du chantier est établie.

À retenir

– Le commerçant victime de dégâts liés à un chantier voisin peut agir contre l’entreprise ou le maître d’ouvrage sur le fondement du trouble anormal de voisinage, aujourd’hui codifié à l’article 1253 du Code civil.

– Il peut aussi déclarer le sinistre à son propre assureur, qui l’indemnise puis se retourne contre le responsable par subrogation.

– La garantie décennale ne couvre pas ce type de dommage : elle protège l’ouvrage neuf du voisin, pas les tiers.

– Une perte d’exploitation liée à la gêne du chantier peut être indemnisée si la garantie correspondante le prévoit.

– Constituer un dossier de preuves solide (constat, photos datées, expertise) conditionne la réussite de toute réclamation.

Quels dommages sont concernés par un chantier voisin

Les travaux menés par un voisin, un promoteur ou la voirie peuvent causer plusieurs types de préjudices à un commerce situé à proximité. On trouve notamment des fissures sur les murs ou la vitrine, de la poussière ayant sali ou rendu impropre à la vente des marchandises (particulièrement sensible pour un commerce alimentaire), des vibrations ayant abîmé du matériel ou du stock fragile, ou encore une gêne d’accès ayant fait fuir la clientèle.

Un trouble anormal de voisinage est un préjudice qui dépasse les inconvénients normaux que des voisins doivent mutuellement supporter, indépendamment de toute faute prouvée de celui qui l’a causé. C’est ce régime, distinct de la responsabilité pour faute classique, qui sert le plus souvent de fondement aux réclamations liées à un chantier.

Qui est responsable : voisin, promoteur, entreprise ou collectivité

Lorsque le chantier est privé, la responsabilité peut peser sur plusieurs acteurs : le maître d’ouvrage (le voisin ou le promoteur qui fait réaliser les travaux) et l’entreprise qui les exécute. La jurisprudence retient une responsabilité de plein droit du maître d’ouvrage pour les troubles générés par son opération. Cela vaut même s’il n’a lui-même rien exécuté physiquement.

La responsabilité de plein droit est un régime où la victime n’a pas à démontrer une négligence ou une imprudence : elle doit seulement établir l’existence du trouble, son caractère anormal, et le lien entre ce trouble et le chantier.

Lorsque les travaux sont menés par une commune ou un concessionnaire (voirie, réseaux), le régime applicable relève de la responsabilité pour dommages de travaux publics. La réclamation est alors adressée à la collectivité ou à l’entreprise qu’elle a mandatée, selon un mécanisme de responsabilité également sans faute à prouver pour le riverain victime.

Trouble anormal de voisinage : le fondement juridique à jour

Le fondement de ces réclamations a évolué. Pendant longtemps, la Cour de cassation s’est appuyée sur l’article 1382 du Code civil, devenu l’article 1240 lors de la réforme du droit des obligations, pour construire une jurisprudence autonome de responsabilité sans faute liée aux troubles de voisinage.

La loi n° 2024-346 du 15 avril 2024 a codifié ce régime dans un texte dédié : l’article 1253 du Code civil, consultable sur Légifrance. Ce texte consacre désormais expressément la responsabilité de plein droit de celui qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage, y compris pour le maître d’ouvrage d’un chantier. L’ancien article 1240 du Code civil, également consultable sur Légifrance, reste le texte général de la responsabilité délictuelle mais n’est plus le support principal de ce contentieux spécifique.

Pour agir, le commerçant doit établir trois éléments : l’existence du trouble (les dégâts constatés), son caractère anormal (au-delà de la gêne habituelle d’un chantier de voisinage) et le lien de causalité avec les travaux en cause.

Recours contre l’entreprise responsable des travaux

L’entreprise qui réalise les travaux dispose en principe d’une assurance responsabilité civile couvrant les dommages causés aux tiers pendant le chantier. Le commerçant lésé peut lui adresser une réclamation directe, accompagnée des éléments de preuve du dommage.

Il faut cependant distinguer cette garantie de la garantie décennale : celle-ci ne couvre que les dommages affectant la solidité de l’ouvrage neuf réalisé par l’entreprise, pas les préjudices causés à un commerce voisin pendant le chantier. C’est donc la RC chantier de l’entreprise, ou le fondement du trouble anormal de voisinage contre le maître d’ouvrage, qui s’applique ici, et non la décennale.

Déclarer le sinistre à son propre assureur

Le commerçant n’est pas obligé d’attendre l’issue d’un éventuel litige avec le responsable pour être indemnisé. Il peut déclarer le sinistre à son propre assureur, au titre de sa multirisque professionnelle, selon les garanties souscrites (garantie recours des voisins et des tiers, garantie bris, dégât des eaux selon la nature du dommage).

France Assureurs rappelle que l’assurance des responsabilités professionnelles des commerçants et artisans inclut un volet de responsabilité civile pour les dommages causés aux tiers. Cette même logique de mutualisation permet aussi au commerçant victime d’être indemnisé sans attendre : son assureur le règle, puis exerce un recours subrogatoire contre l’assureur de l’entreprise ou du maître d’ouvrage responsable.

Cette voie a un avantage pratique : elle évite au commerçant de supporter seul les délais d’une procédure contre un tiers, tout en préservant son droit à indemnisation intégrale via le mécanisme de subrogation.

Perte d’exploitation liée à la gêne du chantier

Un chantier voisin peut aussi provoquer une baisse d’activité sans dommage matériel direct : accès bloqué, poussière empêchant la vente de certains produits, nuisances dissuadant la clientèle. La garantie perte d’exploitation peut alors intervenir, mais généralement seulement si elle est déclenchée par un sinistre matériel garanti par ailleurs (un dégât consécutif aux travaux, par exemple), et non par la simple gêne commerciale d’un chantier en cours.

France Assureurs souligne que l’assurance des pertes d’exploitation vise à replacer le commerçant dans la situation financière qui aurait été la sienne si le sinistre n’avait pas eu lieu. Cela suppose de vérifier précisément les conditions de déclenchement prévues au contrat avant d’espérer une indemnisation sur ce fondement pour un simple chantier voisin.

Pour évaluer le montant de cette indemnisation, voir notre article sur le calcul de l’indemnisation pour perte d’exploitation.

Constituer son dossier et agir efficacement

La réussite d’une réclamation, qu’elle soit adressée à son propre assureur ou directement au responsable, dépend largement de la qualité du dossier de preuves. Un cabinet spécialisé dans les sinistres commerciaux rappelle qu’il faut établir précisément l’origine et le lien de causalité du sinistre avant d’engager une procédure de réclamation.

En pratique, il est recommandé de :

  • faire établir un constat par un commissaire de justice, ou à défaut des photos datées et horodatées, dès l’apparition du dommage ;
  • adresser une déclaration écrite, par lettre recommandée, à la fois à son propre assureur et à l’entreprise ou au maître d’ouvrage responsable ;
  • demander une expertise contradictoire, en particulier lorsque le montant du préjudice est significatif ;
  • rassembler les documents nécessaires à la déclaration du sinistre : factures d’achat de la marchandise endommagée, devis de réparation, relevés de chiffre d’affaires en cas de perte d’exploitation invoquée.

Respecter les délais contractuels de déclaration reste indispensable, sous peine de déchéance de garantie ; pour la procédure générale, voir notre article sur déclarer un sinistre pour son commerce.

Si le litige persiste avec l’assureur ou le tiers responsable, un recours ou une saisine du médiateur de l’assurance peut permettre de sortir du blocage sans engager immédiatement une procédure judiciaire.

Questions fréquentes

Qui dois-je prévenir en premier après des dégâts causés par un chantier voisin ?

Prévenez simultanément votre propre assureur et l’entreprise ou le maître d’ouvrage responsable du chantier, par écrit, en joignant les preuves disponibles (photos, constat). Votre assureur peut indemniser rapidement puis se retourner lui-même contre le responsable.

La garantie décennale couvre-t-elle mon commerce si les travaux sont chez le voisin ?

Non. La garantie décennale protège l’ouvrage neuf construit par l’entreprise pendant dix ans, pas les dommages causés à un commerce tiers pendant le chantier. C’est la RC chantier de l’entreprise, ou le trouble anormal de voisinage prévu à l’article 1253 du Code civil, qui s’applique dans ce cas.

Puis-je être indemnisé si le chantier est mené par la mairie ou un concessionnaire de voirie ?

Oui. Les dommages liés à des travaux publics relèvent d’un régime de responsabilité spécifique, généralement sans faute à prouver pour le riverain. La réclamation est adressée à la collectivité ou à l’entreprise qu’elle a mandatée pour réaliser les travaux.

En résumé

Des dégâts causés par un chantier voisin (fissures, poussière, vibrations) ouvrent deux voies d’indemnisation complémentaires. La première est une réclamation contre l’entreprise ou le maître d’ouvrage responsable, sur le fondement du trouble anormal de voisinage désormais codifié à l’article 1253 du Code civil. La seconde est une déclaration à son propre assureur, qui indemnise puis se retourne contre le responsable. La garantie décennale ne s’applique pas à ce type de préjudice. Une perte d’exploitation peut être couverte si elle découle d’un sinistre matériel garanti. Dans tous les cas, la qualité du dossier de preuves (constat, photos, expertise) conditionne l’issue de la démarche ; en cas de blocage, le recours au médiateur de l’assurance reste une option avant toute procédure judiciaire.